mercredi 10 décembre 2008

41 rue de Lille (7e arrondissement)


S’il y avait eu treize convives lors du dîner de l’année 2007 - nombre malencontreusement dû à deux désaffections de dernière minute -, nous étions onze pour celui de cette année. Les invités comprenaient, pour l’essentiel, les participants de mon petit jeu, autour d’Olivier P., incontestable gagnant, auteur d’un nombre très conséquent d’envois qui lui avaient valu des votes presque unanimes.
Le lieu choisi était l’ancienne “Maison des Dames des Postes, Télégraphes et Téléphones”, 41 rue de Lille, construite par Eugène Bliault en 1905 - sa demande de permis de construire fut publiée le 18 mai de cette année-là -, adresse assurément moins connue que bien d’autres tables parisiennes du même genre. C’est bien pour cette raison que j’ai choisi le “Télégraphe” à bien d’autres restaurants Art Nouveau, pensant que la surprise offrirait un supplément à la fête. Son nom de “Télégraphe”, une fois connue la destination première de l’édifice, ne surprendra donc personne.

Dans cette rue assez étroite, l’architecte avait joué la carte de la verticalité, mettant l’essentiel de son originalité dans les parties hautes : galeries, couronnement latéral en forme de belvédère (plus facilement visible depuis la proche rue du Bac). Il singularisa son travail par la coloration presque insolite de parements de briques roses, au milieu de la blancheur ambiante d’une rue d’aspect très uniforme. Malheureusement, par souci d’économie, il ne put faire réaliser les belles ferronneries spécialement dessinées pour les garde-corps ; celles-ci appartiennent à un modèle assez commun trouvé dans un catalogue industriel.

Un grand panneau aux lettres dorées signale encore, de nos jours, la destination initiale de l’édifice, à savoir : un foyer pour jeunes employées de la poste, principalement d’origine provinciale, qui pouvaient y trouver là une chambre individuelle, mais également un vaste réfectoire où on leur garantissait, à chaque repas,... de la viande et du vin !
Bliault est un architecte extraordinairement rare. La petite poignée de projets repérés à Paris - dont le foyer de la rue de Lille est un des plus anciens - ne le situe dans aucun arrondissement de prédilection, indice que son activité ne fut certainement pas cantonnée dans les limites du périmètre parisien. D’ailleurs, l’un de ses travaux les plus importants est le Palacio Portales, une vaste villa assez tardive, construite entre 1915 et 1927 à Cochabamba, en Bolivie ; elle semble indiquer que son activité fut géographiquement très étendue et que son appartenance à l’Art Nouveau relève d’un concours de circonstances, à la fois fortuit et éphémère. Sans doute devrait en apprendre beaucoup plus sur son activité apparemment très atypique dans les années à venir.

Le foyer de la rue de Lille eut, en son temps, les honneurs assez flatteurs de la presse spécialisée. Sans doute la singularité de son affectation lui donna un caractère insolite qui inspira les journalistes de l’époque, qui en vantèrent le caractère très fonctionnel, l’existence d’une centaine de chambres pour les jeunes postières, et la présence de ce fameux réfectoire qui leur servait de salle commune.
Ce vaste espace, couvrant l’essentiel du rez-de-chaussée, a été en très grande partie conservé, et jusqu’à son joli pavement. Il a même été récemment restauré à la faveur d’un changement de propriétaire. On y admirera donc l’imposant buffet-horloge qui occupe l’essentiel d’une des parois, les vitraux - aux motifs végétaux si stylisés qu’on hésite à y reconnaître des oranges - et un agencement très “cubiste” pour les départs d’arcs qui soutiennent le plafond, d’un effet à la fois simple, fonctionnel et très original.

Notre dîner se déroula dans la partie vitrée du restaurant, celle qui donne sur le petit jardin intérieur, dans une ambiance à la fois douce, par le grand dépouillement du décor, et feutrée, grâce à un éclairage savamment tamisé.
Nous avons, comme il se doit, fêté le succès d’Olivier, à qui j’étais heureux d’offrir une très délicate aquarelle sur calque, modèle de lustre à motif de cyclamen. Le dessin n’est pas signé, mais ne semble pas être de “l’école de Lalique”, comme semblait vouloir m’en persuader la marchande qui me l’avait vendu, il y a quelques années.

On ne prête généralement qu’aux riches ; mais, dans ce cas de figure, le poisson était visiblement trop gros, au point que la dame ne semblait pas en être totalement persuadée elle-même. Ce dessin pourrait plutôt être de Jean Dampt (1854-1945), un sculpteur ami de Charles Plumet, avec qui il avait fondé, en 1896, le groupe de “l’Art dans tout”. Dans ce cadre-là, il fut amené à concevoir plusieurs modèles assez similaires de luminaires, parfois caractérisés par de comparables arborescences végétales en métal.

lundi 17 novembre 2008

Entr'acte n°27 bis : ... toujours à Bléré (Indre-et-Loire)

Juste un mot pour signaler que, depuis quelques jours, de passionnantes informations me sont parvenues sur la tombe de Nelly Chaumier par Guimard. J'invite donc les amateurs à revenir sur cet article pour y trouver quelques éclaircissements sur un certain nombre de points importants. Je précise que, à l'exception d'un mot, j'ai tenu à conserver intacte ma prose originelle, non pas pour la figer dans un bronze très hypothétique, mais pour montrer, à cette occasion, les cheminements parfois tortueux de l'analyse historique : les points de départ et d'arrivée ne se rejoignent pas toujours ! Mais, parfois, de l'obscurité peut venir un peu plus de lumière.
Mes propos répondent en partie à quelques points d'un fort intéressant commentaire, qu'on peut lire en l'ouvrant.
Merci encore à mes correspondants pour leur aide généreuse et efficace.

mardi 21 octobre 2008

Jeu 2008 : Résultat !

Voilà ! Les comptes sont faits, le dépouillement est terminé.
Attention !
Le gagnant est...
Le gagnant est...
(je sais : c'est insoutenable)
Le gagnant est donc : Olivier P..., avec l'envoi... n°11 (75 Digue de Mer, à Dunkerque).
Je pensais qu'il aurait pu gagner avec un autre de ses envois dunkerquois (le n°10), mais vous avez préféré celui-ci, qui concernait en fait deux maisons.
Je propose donc d'organiser, comme l'année dernière, un dîner sympathique dans un endroit convivial et à l'ambiance assez magique, auquel j'invite tous les participants au jeu (qui ne sont pas vingt, puisque la plupart d'entre eux ont fait plusieurs envois), du moins pour ceux qui seront à Paris vers la mi-novembre. Ceci, c'est pour remercier tout le monde de sa participation. Mais seul Olivier P... aura droit à un cadeau (puisqu'il est le gagnant), dont vous connaîtrez la nature en même temps que lui. Surprise !
Encore merci pour avoir suivi le déroulement de cette petite "compétition", d'y avoir collaboré ou d'y avoir simplement participé en votant.
Et pour ceux qui auraient des regrets : peut-être à l'année prochaine, avec un nouveau jeu, sur une nouvelle idée. Pourquoi pas ?

mardi 14 octobre 2008

Entr’acte n°27 : .... à Bléré (Indre-et-Loire)


Jusqu'à une date très récente, la mystérieuse tombe de Nelly Chaumier n’était connue que par six dessins du fonds Guimard, conservé au musée d’Orsay. Et encore se résument-ils à quelques croquis en perspective, suffisamment différents les uns des autres pour ne nous donner aucune certitude quant à l’aspect de l’œuvre définitive. Si elle avait été effectivement réalisée ! Le seul dessin assez précis de cet ensemble mentionne le destinataire du tombeau, suggère une date de construction autour de l’année 1897, mais malheureusement rien au sujet de la localité pour laquelle il avait été projeté : “Ici repose Nelly Chaumier (1839-1897)”. Dans la plupart de ses curriculum vitæ connus, Guimard n’a jamais mentionné ses réalisations dans le domaine - mineur - de l’art funéraire ; cette source était donc, d’emblée, inexploitable.

Les amateurs d'Hector Guimard - pionniers des années 1960, historiens d’art plus récents ou même simples passionnés - ont longtemps cherché ce très hypothétique monument funéraire, au hasard de promenades dans différents cimetières, principalement dans la région parisienne ou sur la côte normande, où il développa principalement son activité. Mais tous les espoirs furent vains, jusqu’à ce que son existence soit enfin signalée par un particulier à l’association “Le Cercle Guimard”, en 2007. Le mystère était enfin levé : la tombe de Nelly Chaumier a bien été construite, mais dans une charmante petite ville où il y avait peu de chances de la trouver... sans ce hasard providentiel.
Les dessins d'Orsay proposent tous des variations autour du motif de la croix funéraire, mais avec d’importantes différences, d'une feuille à l'autre. Sur deux d'entre eux, la croix constitue un motif bien classique et plutôt simple, l'Art Nouveau n'apparaissant que dans la ligne générale de la sépulture. Un troisième introduit le motif de "côtes" pour la dalle, sous une stèle plus courte, et le quatrième insiste sur la façade antérieure, lui donnant une curieuse apparence de cheminée. Enfin, le cinquième croquis - le plus extravagant et inventif - fait largement déborder les branches de la croix sur les côtés, et insiste sur d'intéressantes sinuosités.

Mais, finalement, aucun de ces croquis ne servit directement à la réalisation finale : la dalle est devenue très simple, uniquement caractérisée par son étrange jeu de côtes, imitant évidemment les plis irréguliers d'un linceul, et la croix de la stèle se réduit au support presque abstrait d'une sorte de casque compliqué, au joli et intéressant profil.
Seule l'inscription correspond fidèlement au dessin conservé dans le fonds Guimard. C'est probablement, dans sa caractérisation d'un joli graphisme, très guimardien, l'élément le plus beau et le plus intéressant de ce curieux monument funéraire.
Qui était Nelly Chaumier ? Ceci reste encore, pour l'essentiel, un grand mystère (1). Néanmoins, et grâce à internet, il m'a été possible de trouver des précisions sur les deux autres occupants du monument, Gabrielle et René Lemesle. En effet, une certaine Patricia recherchait, par le biais d'un forum, des informations sur l'écrivain Dominique Dunois, née Marguerite Lemesle (1888-1969), qui avait remporté, grâce à son roman "Georgette Garou", le Prix Fémina de 1928. Elle donna des informations biographiques fort intéressantes sur cette femme de lettres, disant qu'elle avait vécu à Bléré avec sa mère, et où son frère était médecin. Donnant les dates de ce dernier (Paris, 30 mai 1874 - Bléré, 21 septembre 1951), il est évident qu'elle désignait ainsi René Lemesle, dont elle ne donnait pas l'identité précise, mais en le disant néanmoins marié à... Gabrielle Chaumier. Gabrielle Lemesle était donc, bien évidemment, la fille de Nelly Chaumier, et René Lemesle son gendre. De tout cela, on doit certainement déduire que "Chaumier" n'était pas le nom de jeune fille de la bénéficiaire du tombeau, mais son nom de femme mariée (1).

A propos d'une belle maison de Bléré, "Le Belvédère", on peut apprendre que l'édifice, construit en 1832 pour un certain Henry Marcel (mort vers 1874), passa par héritage au docteur Chaumier, sans doute celui-là même qui posséda le château de Plessis-lès-Tours, qu'il transforma en institut vaccinal, comme en témoigne une carte postale de 1903. Cet homme semble avoir été une personnalité locale intéressante, puisque la ville de Tours donna son nom à une de ses rues. Or les médecins ont souvent trouvé leurs épouses dans leur propre milieu professionnel. René Lemesle a peut-être épousé la fille d'un confrère... L'éventuelle parenté de Nelly Chaumier avec un médecin érudit et reconnu (peut-être, compte-tenu de son âge, était-elle sa femme ou sa mère), pourrait éventuellement expliquer le fait qu'on ait demandé à un "parisien" d'édifier cette tombe (1).

Evidemment, comme souvent, le cimetière peut lui-même apporter des informations intéressantes sur les liens éventuels, de voisinage, d’amitié ou de famille, entre différentes personnes inhumées. A quelques rangées de la sépulture Chaumier, on peut en effet trouver celle de la famille Hannequin. Or Guimard avait construit, en 1891, deux modestes pavillons d'habitation pour un certain Alphonse-Marie Hannequin, au 145, avenue de Versailles. Ce patronyme n’étant pas forcément très courant, il pourrait être une piste éventuelle, quoique fragile, pour comprendre comment Guimard entra en relation avec la famille de Mme Chaumier. Ce Hannequin semble avoir été très probablement lié à Louis Jassedé, les deux hommes travaillant pareillement dans l’épicerie et habitant sur l’avenue de Versailles, comme Hector Guimard lui-même, au début des années 1890. Or les Jassedé ont été, avant l’aventure du Castel Béranger, les plus importants clients de l’architecte, qui réalisa pour eux deux villas - à Paris et à Vanves - ainsi qu’un tombeau, à Issy-les-Moulineaux, en 1895. Néanmoins, on ne peut sans doute pas négliger une autre piste, celle d'Auguste Coutollau, dont Guimard réaménagea l'armurerie du boulevard de Saumur, à Angers, entre 1896 et 1898. Angers et Bléré ne sont évidemment pas des localités très éloignées l'une de l'autre. Tous ces indices, peut-être pareillement valables, permettent sans doute de mieux relier entre eux différents projets, tant dans la région parisienne et dans les environs de la Loire.

Contrairement à ce que laisserait entendre le site du "Cercle Guimard", la tombe Chaumier n'est pas la première œuvre Art Nouveau de Guimard. La maison du Vésinet, de 1896, peut prétendre plus sûrement à ce titre, et avec plus d'autorité. Ce tombeau propose assurément un style très embryonnaire, mais cette impression résulte sans doute d'une grande rapidité de conception, ce dont témoignent des sinuosités un peu molles, bien décevantes pour du Guimard, et peut-être aussi un certain manque de conviction... Mais peut-être l'architecte n'a-t-il pas entièrement surveillé la construction effective du monument, réalisé par le marbrier Pargant - dont la signature figure, avec la sienne, sur le devant du tombeau. Se serait-il contenté d'envoyer quelques dessins, accompagnés de toutes les informations techniques complémentaires, pour s’éviter un voyage jusqu'à Bléré, à une époque où le Castel Béranger réclamait déjà l'essentiel de son énergie ?

Si Nelly Chaumier est morte en 1897, son monument funéraire date sans doute de l'année suivante, car on n'en trouve nulle trace dans le curriculum vitæ rédigé par Guimard en novembre 1897. Il s'agit pourtant d'un document assez précis, et le seul où se trouve mentionnée la totalité des tombeaux jusqu'alors édifiés. Il n'aurait probablement pas oublié ce travail très récent, malgré la rapidité de sa conception.
La tombe, située en bordure de l'allée principale et tournant le dos à l'entrée du cimetière pour recevoir les rayons du soleil couchant, est restée en assez bon état. En un siècle, on ne peut que déplorer la coloration grise prise par la belle pierre blanche d'origine. En soulevant la croix, probablement posée au moment du décès d'un des conjoints Lemesle, on peut retrouver cette couleur originelle, beaucoup plus blonde. Par ailleurs, l'apparition de lichens a considérablement atténué l'effet de certains motifs du monument, notamment les curieuses côtes de la dalle.

En dehors de la maison de Versailles, détruite mais enfin située grâce à la réédition d'une revue allemande d'architecture, ce ne sont que des monuments funéraires qui ont été redécouverts au cours de ces dernières années. Leur intérêt principal est d'appartenir, pour chacun d'entre eux, à une des grandes périodes de l'activité créatrice de Guimard : la tombe Grunwaldt (1907), dans le nouveau cimetière de Neuilly-sur-Seine, à Puteaux ; le Monument aux Morts du lycée Michelet (1920), à Vanves ; et enfin la tombe de Nelly Chaumier, à Bléré (vers 1898). Ces découvertes peuvent-elles en laisser espérer d'autres ? Probablement dans ce domaine de l’art funéraire : le Cooper-Hewitt Museum conserve, en particulier, un assez beau dessin pour un monument de la grande période classique, très élégant et caractérisé par les ravissants "coquillés" si typiques des années 1910. Mais dans le domaine de l'architecture proprement dite, ces espoirs demeurent évidemment plus faibles, Guimard ayant pris soin, à plusieurs reprises, de faire la liste de ses édifices. Certes, sa mémoire n’a pas toujours été très fidèle et plusieurs de ses chantiers ne figurent pas dans ses différents “inventaires”. Il n'est donc pas impossible de penser qu'il a peut-être travaillé pour l'étranger, notamment dans les pays germaniques où il se rendit à plusieurs reprises. Dans ces cas-là, il a pu fournir des dessins, par la suite oubliés, faute d'avoir pu se rendre sur place pour surveiller concrètement le chantier.

(1) Tous les éléments indiqués par cet appel de note sont corrigés dans le complément ci-dessous.


P. S. : Les vertus d'Internet sont infinies, puisque l'article a suscité l'intérêt de Patricia G. - que j'évoquais plus haut - et qui a bien voulu me donner des renseignements complémentaires fort intéressants, notamment un arbre généalogique très complet de la famille Chaumier. On y apprend ainsi que Nelly, fille d'Armand-Modeste Chaumier, avait épousé un cousin éloigné, Auguste-Pierre Chaumier (1834-1903), et dont les propres parents avaient d'ailleurs été tous deux des Chaumier. Ce mariage a peut-être eu lieu en 1859. Nelly eut trois enfants : Etienne (né en 1861, plus tard greffier du tribunal de Chinon), Gabrielle (née en 1863) et Henri (né en 1868, qui fut médecin à Issy).
Cet arbre généalogique nous apprend par ailleurs que Nelly ne fut, ni la femme, ni la mère du fameux docteur Chaumier, qui s'appelait Louis-Edmond-Jean (1853-1931) - comme j'ai pu le supposer dans l'article -, mais tout simplement sa belle-sœur : il était le plus jeune frère de son mari. Autre singularité : l'autre beau-frère, Armand-Jean-Baptiste, notaire à Chinon, s'était marié en 1857 avec la jeune sœur de Nelly, Louise, née en 1842.
Cet arbre généalogique n'apporte aucun nom connu de l'univers guimardien. Ainsi, on en tire l'assurance presque certaine que l'architecte n'obtint pas cette commande à la faveur d'un lien matrimonial entre un Chaumier et un parent d'un de ses précédents clients. Néanmoins, on peut s'intéresser à la personnalité d'Henri Chaumier, le plus jeune fils de Nelly. Il était en effet, à un an près, du même âge que Guimard, et exerçait la profession de médecin à Issy (très certainement : Issy-les-Moulineaux). Ceci pourrait établir une connexion, ténue mais très possible, avec la région parisienne, et plus précisément avec la famille Jassedé, qui fut le plus important commanditaire de Guimard au cours de sa première période créatrice : pour Louis, il éleva l'hôtel de la rue Chardon-Lagache, à Paris, puis une tombe familiale au cimetière... d'Issy-les-Moulineaux ; pour son cousin Charles, il construisit une villa à Vanves, qu'un hasard cadastral situe aujourd'hui sur la commune d'Issy-les-Moulineaux. Rien n'interdit donc de penser qu'Henri Chaumier ait eu à soigner la famille de Charles Jassedé, qui l'aurait introduit auprès de Guimard au moment du décès de sa mère. Tout ceci relève encore des hypothèses, mais avec l'assurance d'en savoir déjà un peu plus.
J'ai laissé mon article dans son état d'origine, c'est à dire avec toutes les suppositions qui, pour certaines, apparaissent déjà totalement erronées. Mais j'ai pensé qu'il était intéressant de montrer le cheminement de l'analyse, avec toutes ses étapes, pour faire sentir que l'histoire ne s'écrit pas d'un trait et passe, parfois, par d'intéressants cheminements, plus ou moins tortueux, avec des hasards heureux et des limites frustrantes. Il y aura donc peut-être des suites à cette suite. Du moins doit-on l'espérer.
Evidemment : un très grand merci à Patricia pour sa généreuse collaboration. Son apport est essentiel à la compréhension de l'histoire de cette tombe, finalement bien complexe.

Merci aussi à M. de Bercy dont j'accepte avec plaisir le commentaire. J'aimerais simplement y répondre ici, brièvement, sur plusieurs points. D'abord, pour m'excuser d'avoir minimisé l'importance de Bléré, que j'ai un peu bêtement qualifié de "village" (mot que je regrette et que j'ai volontairement remplacé). Pour avoir si longuement marché dans les rues de la ville, je m'étais pourtant bien aperçu de son ampleur géographique. J'espère que tous les Blérois me pardonneront un mot un peu trop vite écrit.
Sur la "découverte" de la tombe, je reste un peu plus réservé. Certes, on en connaissait localement l'existence, c'est évident. Et pourtant, il a fallu attendre l'année 2007 et la communication de l'information au Cercle Guimard - qui fut le premier, avec le journal "L'Express", à en parler officiellement - pour que les amateurs de l'architecte en apprenne enfin la localisation. Dans deux véritables publications sur Guimard - et l'une d'entre elles exclusivement consacrée à ses monuments funéraires -, j'ai personnellement évoqué la tombe de Nelly Chaumier, en déplorant à chaque fois ne pas savoir où elle était. Mais aucun Blérois n'avait pris la peine, à chacune de ces occasions, de me contacter pour combler ma coupable (mais nécessaire) ignorance. Dans ce débat, tout le monde peut donc prétendre avoir raison. Mais une oeuvre d'art n'existe vraiment que lorsqu'elle sort concrètement de l'oubli. Il y a là, je crois, une intéressante différence entre une curieuse tombe dans un joli cimetière tranquille et un ouvrage inédit d'un architecte important de la fin du XIXe siècle. Il s'agit bien du même "objet", mais apprécié de deux façons très différentes.
Les précisions biographiques, généreusement données par Patricia G., permettent enfin de clairement comprendre les liens de famille de Nelly Chaumier. J'ai pourtant conservé les hypothèses (effectivement fausses) de mon article originel, en m'expliquant sur cette volonté de ne pas le réécrire (du moins dans un premier temps). L'histoire de cette tombe et de sa "bénéficiaire" s'écrivent, peu à peu, et depuis quelques mois à peine. Je trouve utile d'en conserver et d'en communiquer les étapes... L'histoire a évidemment été vécue d'une traite, mais elle ne peut se raconter que par fragments, contradictions, vérifications... Cette "histoire de l'histoire" n'est pas moins intéressante.
Sur l'éloignement de Bléré et d'Angers, je n'ergoterai pas, continuant à penser qu'elles sont un peu plus proches l'une de l'autre que de Paris. J'ai simplement voulu souligner par là que ces deux villes étaient assurément les lieux les plus méridionaux de l'activité de Guimard, et tous deux situées sur une ligne assez droite sur une carte de géographie.
Il est probable qu'il doit encore exister bien des zones obscures dans mon article, et même dans ses compléments. C'est bien le risque qu'il faut accepter d'avance lorsqu'on s'engage dans une étude de ce type, sans beaucoup d'éléments pour la réaliser. Je pense néanmoins que, sur l'identité de Nelly Chaumier, l'essentiel est maintenant connu et l'amateur n'aura guère besoin d'en apprendre plus. Mais il reste - et c'est, à mes yeux, le plus important - à compléter notre documentation sur les conditions qui ont conduit Guimard à se voir proposer cette commande, puis à l'accepter. Mais je pense que, de nombreuses et importantes informations me parvenant assez rapidement depuis quelques jours, nous en saurons peut-être encore plus d'ici peu. Si tel était le cas, je ne manquerai pas d'ajouter un nouvel paragraphe.

samedi 4 octobre 2008

Jeu 2008 : Voilà, c'est fini ! (mode d'emploi pour le vote)


Voilà... Je viens de mettre en ligne les derniers envois parvenus avant le 1er octobre. 20 édifices sont donc en compétition. Et j'espère que, comme moi, vous en avez apprécié l'originalité, la diversité des styles, l'éclectisme géographique... Merci aux téméraires qui n'ont pas hésité à proposer leurs images et, d'avance, bravo à chacun : nous avons fait de jolies découvertes et fait, en imagination, ces voyages plus ou moins lointains que nous ne réaliserons peut-être pas en vrai.
Ayant compris qu'il paraissait difficile de noter chaque parution au moment de son apparition sur le blog, je me suis rangé derrière la suggestion de quelques-uns d'entre vous, qui militaient plutôt pour un vote groupé. Ils n'avaient évidemment pas tort.
J'ai donc remis les compteurs à zéro, pour ne défavoriser personne (et en particulier les derniers participants). C'est donc maintenant à vous de décider, en choisissant votre édifice préféré (vous avez droit d'en sélectionner jusqu'à trois, si vous n'arrivez vraiment pas à vous décider !). Il suffit de m'envoyer un commentaire, exclusivement sur le mail du blog ("lemateur.denouilles@laposte.net") avec le numéro des envois qui ont recueilli votre préférence. Je me contenterai, alors, de faire des "bâtons" pour chacun de vos suffrages et l'envoi le plus plébiscité... aura gagné !
Pour visionner l'intégralité des envois, il suffit de cliquer sur l'étiquette "Jeu 2008" et les 20 messages apparaîtront sur votre écran. Ainsi, aucun d'entre eux n'échappera à votre appréciation.
Le 20 octobre, je ferai les additions... et je dévoilerai, outre le nom du gagnant (ou son pseudonyme, s'il veut rester anonyme), la nature du cadeau que je serai heureux de lui offrir. Quoi donc ? Patience. Encore une petite quinzaine de jours et vous le saurez.

Si, par mégarde, j'avais oublié de publier un envoi, je vous remercie de me le signaler rapidement.
Et pardon à une certaine Nathalie qui m'avait annoncé sa participation (elle se reconnaîtra)... mais je ne peux pas l'attendre.



En attendant (et pour vous faire rêver encore un peu), je referme la compétition comme je l'avais ouverte, avec deux images d'une autre curieuse église. Celle-là se trouve à Lafrançaise (Tarn-et-Garonne). Elle fut construite par l'architecte Bréfeil en 1877, dans un style plaisamment composite, et dont la note orientaliste de sa coupole n'est pas le moins charme. L'auteur des peintures murales du chœur est probablement Louis Cazottes, un peintre de la région de Montauban qui fit de nombreux décors religieux (mais je n'ai pas pu avoir confirmation de cette information ; je la donne donc avec prudence). Dominant la vallée et d'immenses champs de maïs, l'église de La Pérouse (c'est son nom) vient juste d'être réouverte après une longue restauration. On peut donc à nouveau la visiter, sous la conduite éclairée et passionnée des membres bénévoles d'une association qui se charge de l'ouvrir au public, tous les samedis et dimanches après-midi. En espérant que mes deux clichés ne dispenseront personne de s'y rendre...

Jeu 2008 - Envoi n°20 : 2 bis avenue Victor-Hugo (Dijon - Côte-d’Or)


Qu’on me permette de dire que j’ai bien aimé, en soi, l’envoi de P. W. , qui m’a simplement envoyé quelques images d’un immeuble apprécié lors d’un déplacement professionnel. Quelques images, une adresse et une petite envie de partager une émotion furtive. Aussi rapide et facile que cela... N’était-ce pas l’un des buts de ce jeu ?
Notre sympathique correspondant avoue ne pas connaître l’identité de l’architecte de cet immeuble imposant, construit à l’angle de la place Auguste-Dubois et de la rue de Montmartre. Heureusement pour nous, quelques travaux, plus ou moins importants, existent déjà sur l’Art Nouveau dijonnais, qui permettent d’en connaître l’auteur, Eugène Brey, et la date de construction : 1903-1904.

Lorsque j’avais photographié l’édifice, il y a quelques années, il n’avait pas été nettoyé et restait conservé dans une grisaille “pittoresque” qui accentuait la naïveté de son décor floral, notamment autour de son oriel d’angle. J'avoue avoir complété l'envoi, qui ne permettait pas de bien savourer les détails, avec ces images plus anciennes, qu'on identifiera aisément par leur tonalité plus sombre.
On pourra aisément parler ici d’un Modern Style provincial, qui aurait pu devenir une œuvre importante du “style nouille” si le sculpteur avait eu plus de talent et d’extravagance. Mais il faut dire que l’architecte ne l’a pas beaucoup aidé par une véritable inventivité au niveau des volumes, restant un constructeur d’une sagesse très ordinaire. A peine s’est-il amusé à percer les angles de la toiture avec, à chaque fois, deux fenêtres aussi rondes que des yeux.

Ainsi, tel qu’il se présente à nous, l’immeuble surprend par quelques petites audaces, mais toujours confinées dans un registre très mesuré, impression qui est largement confortée par la présence de ferronneries assez sages, et appartenant en partie à un modèle industriel très répandu. On serait presque tentés de qualifier tout cela de “timide”. Mais c’est bien cela qui en fait le charme : un Art Nouveau qui n’ose pas franchement se développer, restant à l’état de ponctuation, comme des excroissances en formation. Un Art Nouveau habitable ? Rassurant ? Les chefs-d’œuvre du genre n’ont pas toujours cette qualité d’accueil, il faut bien le reconnaître.

Le style 1900 dijonnais a connu un très digne représentant en Louis Perreau qui construisit, en 1906, le véritable bijou qu’est l’immeuble du 9 rue du Château, avec ses jolies toitures en forme de parapluies. J’en parlerai certainement un jour, mais les impatients pourront déjà en trouver quelques images en se rendant sur “Des chardons sous le balcon”, un blog ami qui parle aussi d’Art Nouveau. Perreau s’illustra, la même année, dans la construction de l’imposante poste de la place Granger, qui vaut surtout pour la décoration sculptée de Paul Gasq, un des plus délicieux sculpteurs que le style 1900 nous ait donné. Ailleurs, on trouvera d’autres édifices intéressants, comme au 24 et au 25, rue Jacques-Cellerier, ou au 4, avenue Victor-Hugo, soit juste à côté de l’étrange œuvre d’Eugène Brey. Dijon ne mérite-t-elle pas une petite visite ? Et voilà faite une sympathique suggestion pour les beaux dimanches que l’automne nous donnera peut-être.

Jeu 2008 - Envoi n°19 : 81 Fulham Road (Londres - Grande-Bretagne)


Second envoi de D. M., il m’a été un peu plus difficile de retrouver les coordonnées de cette étrange curiosité londonienne que pour le pub “Fox & Anchor”. Mais enfin... on parvient à tout avec un peu d’effort.
Evidemment, la Michelin House n’était pas, à l’origine, ce qu’il est aujourd’hui, c’est à dire un restaurant, un bar à huîtres et un café. Il s’agissait bien, lors de sa construction en 1909, du siège londonien de la maison Michelin. On n’en connaît pas le nom de l’architecte, qui était peut-être exclusivement attaché à la firme.
Comment pourrait-on exactement définir le style de cet édifice à la fois commercial et publicitaire ? Son décor en céramique et ses éléments en ferronnerie appartiennent bien au monde de l’Art Nouveau, mais ses vitraux sont déjà Art Déco, comme la ligne générale du bâtiment. Evidemment, la déclinaison amusant du motif du pneu - et du personnage qui en est composé - rend l’appréciation stylistique plutôt difficile, mais donne incontestablement à l’ensemble une évidente originalité : le vitrail montrant Bibendum en boxeur est une fantaisie réellement désopilante, qu’il ne s’agirait pas de manquer si vous allez sur Fulham Road.

La maison Michelin a joué pleinement la carte de la couleur, celle des briques vernissées et des faïences, qui donnent ainsi des tons rouge, jaune, vert, bleu et blanc, mais aussi celle des carreaux “historiés”, évoquant les principales courses automobiles où, n’en doutons pas, les pneus Michelin ont dû faire des exploits ! Ces petits paysages animés ont une grâce naïve, renforcée par leur encadrement végétal, typiquement Art Nouveau.

D’après ce que j’ai cru comprendre, la maison Michelin a déserté les lieux en 1985. Leur transformation en restaurants les ont donc sauvé d’une éventuelle menace de destruction, et le maintien de l’essentiel du décor intérieur, étrangement anachronique pour des amateurs d’huîtres. Mais on ne s’étonnera évidemment pas qu’on peut y déguster de la cuisine française. Un tel lieu ne pouvait tout de même devenir un fast food !

La Michelin House n’a évidemment aucun rapport avec l’Art Nouveau londonien. Ce que j’ai pu suggéré précédemment sur le Modern Style anglais ne s’applique pas à cet édifice, conçu par des Français et probablement construit avec des matériaux venus du continent. Les petites scènes de courses automobiles, d’ailleurs légendées en français, ont certainement été fabriquées chez nous, peut-être dans une de ces faïenceries de l’Est, alors si florissantes.

PS (10 octobre 2008) : Un généreux correspondant nous informe que l'architecte de cette curiosité s'appelerait François Espinasse. Merci à lui.

Jeu 2008 - Envoi n°18 : 115 Charterhouse Street (Londres - Royaume-Uni)


L’Art Nouveau à Londres est toute une histoire, originale et compliquée. Originale, d’abord, parce que l’Art Nouveau britannique trouva une profonde assise dans le mouvement Arts & Crafts, qui avait récemment - et brillamment - renouvelé les arts décoratifs en s’appuyant fortement sur la longue tradition médiévale anglaise, au niveau des formes et de l’iconographie, autant que par l’esprit. De ce point de vue, on s’aperçoit que, de ce côté-là de la Manche, on ne fut jamais adepte de la moindre rupture, et l’évolution artistique se fit toujours dans un souci constant d’une certaine continuité. La complication, pour sa part, vient de l’ombre portée sur le style 1900 par la formidable exception que représente la modernité de Mackintosh à Glasgow et qui, pour beaucoup, suffit à résumer et à représenter l’Art Nouveau dans le Royaume-Uni.

Ce qui a pu être construit à Londres autour de 1900 est donc difficile à apprécier d’un simple coup d’œil. D’abord, il n’est pas très important, et il subit assurément une certaine influence continentale qui lui donne une sympathique étrangeté. On pourra facilement s’en convaincre en allant voir ce qu’il y reste des œuvres pionnières de Charles Harrison Townsend (1851-1928)). La Whitechapel art Gallery, imaginée dès 1895, est malheureusement aujourd’hui partiellement défigurée, ayant perdu sa superbe mosaïque de Walter Crane. Heureusement demeurent intact le Horniman Museum, commencé en 1896. On n’oubliera pas non plus d’aller jeter un coup d’œil à la fameuse fontaine de Piccadilly Circus, œuvre du sculpteur Gilbert, fantastique représentant de la sculpture Art Nouveau anglaise et auteur génial du tombeau du duc de Clarence dans la chapelle de Windsor.

Le pub “Fox & Anchor” (Renard et Ancre, en français) m’a été envoyé par A. M., sans aucune information, ni même une adresse précise. Mais enfin... On arrive toujours à retrouver les informations, en y prenant le temps. Quant à la date de cet édifice, de 1898, on peut la lire sur les carreaux de son fronton, où figurent évidemment, et en bonne place, le fameux renard et l’ancre qui donnent leur nom à l’endroit...

Avec une certaine subtilité, cette façade mêle avec virtuosité un ensemble assez composite d’influence diverses, entre moyen âge - représenté par les gargouilles, les fenêtres à meneaux - et orientalisme - la fenêtre centrale du premier étage. Mais le couronnement en céramique évoque plus spécifiquement certains immeubles de Prague, et plus généralement d’Europe centrale. Pour ce qui concerne le détail du décor, sobre et discret, mais finalement assez luxuriant une fois qu’on l’a remarqué, il oscille entre une influence franchement continentale - les têtes de femmes sont presque “italiennes” - et un style typiquement anglais, où la flore, fortement stylisée, se plie aux exigences d’une élégance extraordinairement graphique.
La seule vue qui m’a été envoyée de l’intérieur montre le détail d’un revêtement magnifique en céramique, dans des tons typiquement britanniques, brillants sans jamais être agressifs. et toujours avec ce sens du graphisme qui ne peut être qu’anglais.

Jeu 2008 - Envoi n°17 : villa Sticchi (Santa Cesarea Terme - Italie)


Les quelques édifices d’influence arabisante, déjà publiés à l’occasion de ce jeu, semblent avoir bien plu, puisque A. R. nous envoie cette imposante villa construite dans une station balnéaire (et thermale) des Pouilles, près d’Otrante. Son nom vient de l’entrepreneur Oronzo Sticchi, qui en fut le constructeur, probablement aussi le concepteur et certainement l’heureux bénéficiaire.
L’édifice est bien antérieur à l’époque de l’Art Nouveau, puisqu’il date de 1885, mais il participe à ce goût “exotique” qui permettait d’échapper à l’académisme : néo-gothique et orientalisme, par ce désir de renouveau pittoresque, ont largement contribué à l’émergence du Modern Style.

L’influence arabe permit l’introduction, dans l’architecture occidentale, de formes originales, mais aussi de la couleur, et pas uniquement par le biais de la céramique. Bleue et ocre, la villa Sticchi joue complètement le jeu de cette architecture orientale de fantaisie, grâce à son imposante coupole, ses différentes galeries aux belles colonnes diversement ouvragées, la qualité de quelques-uns de ses éléments décoratifs. On notera, à ce propos, la beauté des ornements géométriques des escaliers extérieurs, la belle dentelle de pierre couvrant certains panneaux, le revêtement doré de la loggia de la façade principale.
Sticchi a construit les thermes de cette charmante petite ville, à partir de 1899. Il fut donc une personnalité locale, même si A. R. nous informe que son entreprise était néanmoins installée à Maglie.

Beaucoup de ces folies ont malheureusement disparu. La région lilloise - pour faire une comparaison avec la France - fut littéralement couverte de ces étranges palais orientaux, aujourd’hui disparus. Mais, ailleurs, on ne compte plus les imitations du palais du Bardo, qui avait été édifié au XVe siècle à Tunis, qui fut l’un des modèles principaux de cette mode, qui fut toujours temporaire, mais cyclique, depuis la fin du XVIIIe siècle.

dimanche 21 septembre 2008

Jeu 2008 - Envoi n°16 : 26 boulevard Gambetta (Troyes - Aube)


A Troyes, il y a aussi de l’Art Nouveau ! C’est ce que nous apprend G. M., qui nous envoie quelques images de la Villa Viardot. Elle tire son nom de l’architecte troyen Gaston Viardot, qui la construisit, en 1908, pour un droguiste et marchand de couleurs du nom d’Isidore-Xavier Perron. D’autres sources, sans doute moins fiables, vous diront que ce commanditaire était plutôt négociant en viandes... Qu’en savons-nous exactement ?
La chose certaine est que son rachat par la Caisse d’Epargne, en 1984, sauva l’édifice d’une démolition promise. Encore une, évitée de justesse ! Un musée y est d’ailleurs ouvert depuis peu de temps, ce qui devrait pouvoir permettre d’en savourer le décor intérieur, s’il a été conservé - et, bien entendu, s’il présente un éventuel intérêt. Le musée raconte l'aventure des Caisses d'Epargne françaises, de 1822 à nos jours.

La maison apparaît comme une sorte de puzzle amusant de formes architecturales très diverses, sans grand rapport les unes avec les autres. Grande baie cintrée tripartite, loggia, tour ronde, toiture quadrangulaire d’une élégante et impressionnante hauteur, tout l’attirail de l’architecture classique est ici au rendez-vous, sous les délicieuses pâtisseries composées par le sculpteur E. Boulin - qui eut la sage idée de signer la villa en même temps que l’architecte.
C’est donc surtout pour ce décor sculpté, en plus de la savoureuse complication des volumes et d’une assez charmante clôture métallique, que la Villa Viardot devrait retenir notre attention, notamment ses pittoresques têtes de femmes, si typiques du Modern Style. Si ce travail est loin d’être inintéressant, il reste tout de même un peu lourd, ce qui n’est malgré tout pas sans charme.

Certes, comme nous le rappelle avec saveur notre sympathique correspondant, la maison est tout à fait typique de ces villas cossues pour nouveaux riches qu’on pouvait alors construire dans les bonnes préfectures de nos régions. Il y a donc espoir de retrouver bien d’autres constructions Art Nouveau du même genre, et pour le même type de propriétaire, telles que nous en avons déjà rencontré à Orléans, à Agen ou même à Roubaix. Malheureusement, l’urbanisme a souvent été cruel avec ces propriétés, souvent très bien situées, mais qui furent très souvent la cible d’une indifférence - quand il n’agissait pas d’un profond dégoût - pour un style artistique très rapidement considéré comme désuet, ridicule, outrancier, vulgaire Leur nombre à bien diminué, dans des proportions inquiétantes, et d’une façon malheureusement irréversible. Celle-ci, avec son faux air méditerranéen, méritait donc bien d’être conservée. Son statut actuel, en plus de nous permettre d’y pénétrer facilement, semble enfin lui assurer une conservation pour une longue durée.


P. S. : Après quelques jours de vacances bien mérités (je crois), je publierai les derniers envois (s’il y en a). Comme je rentre le 1er octobre, vous avez donc encore un peu plus d’une bonne semaine pour m’adresser vos trouvailles. Passée cette date... il sera trop tard. Mais vous pourrez toujours voter, évidemment. Je vous dirai les modalités (très simples), le moment venu. A très vite.

dimanche 14 septembre 2008

Entr’acte n°26 : ... à Zakopane (Pologne)


Le temps s’est rafraîchi. L’automne arrive. Et les vacances sont terminées pour la plupart d’entre nous. Mais cela nous empêche-t-il, même en imagination, de continuer à nous promener dans le monde de l’Art Nouveau ? Et d’attendre encore un peu plus de frimas pour reprendre le cours de nos promenades parisiennes ?
Pour aujourd’hui, je vous propose de partir en Pologne, à la découverte de deux étranges villas, dans la charmante petite ville de Zakopane, station de ski réputée, située à quelques kilomètres à peine au nord de la frontière slovaque.
Elle furent toutes deux construites par Stanislaw Witkiewicz (1851-1915), qui est assurément plus connu dans son pays comme écrivain et comme peintre que comme architecte. On le considère néanmoins comme le créateur - ou seulement le meilleur représentant ? - de ce qu’on appelle le “style de Zakopane”. Mais est-ce un style qu’on peut sans problème rattacher à l’Art Nouveau ?

La première construction de Witkiewicz, la villa Koliba, est aujourd’hui un musée où sont d’ailleurs exposées de nombreuses peintures de l’artiste, qui peuvent être rattachées au réalisme polonais, puissant et parfois sombre, mais où certaines grâces 1900 ne sont pas totalement absentes, notamment dans certains de ses portraits. La maison se caractérise par son architecture presque exclusivement en bois et la multiplication très pittoresque de ses toitures. A première vue, nous avons ici affaire à une construction traditionnelle, très bien adaptée au climat rude des montagnes.

Mais certains détails ne peuvent que troubler l’esprit, comme la décoration très sophistiquée de la rambarde de la terrasse couverte ou de l’escalier d’accès, mais aussi toutes les parties gravées ou ajourées à l’intérieur de la maison. Pourtant, celle-ci fut édifiée en 1892-1893, à une époque où l’Art Nouveau était à peine en gestation dans les pays d’Europe où ce style commençait à émerger. Comment expliquer, ainsi, l’étonnante décoration en fer forgé de la porte d’entrée, où se devinent d’amusants lézards très stylisés, ou la décoration florale - elle aussi en métal -, de certaines fenêtres ?

L’étrangeté de la villa vient aussi de son ameublement, peut-être plus tardif, mais où un Art Nouveau plus caractérisé se rattache à tous les styles développés dans les pays scandinaves ou en Finlande, où structure, sobriété et solidité sont les maîtres-mots d’une grande originalité. Ces meubles ont l’avantage de nous apprendre les racines foncièrement populaires et traditionnelles de l’Art Nouveau polonais, et du fameux “style de Zakopane” en particulier.

On trouve la confirmation de tout cela dans la villa Pod Jedlami, construite par Witkiewicz en 1896-1897. On y retrouve, notamment au niveau des panneaux de bois gravé, tout ce que que l’Art Nouveau local doit à l’artisanat traditionnel. Mais le puissant soubassement de l’édifice, en pierre, s’orne d’arcs rampants dont beaucoup d’architectes plus “latins” ont usé et parfois abusé par la suite. Une curieuse rampe en fer forgé, à motifs d’iris, achève d’apporter une certaine confusion dans notre esprit ? Et s’il s’agissait vraiment d’Art Nouveau ?


Witkiewicz a construit plusieurs autres villas à Zakopane, mais aussi la petite et charmante chapelle de Jaszczurowce. On y retrouve toutes les caractéristiques de son talent d’architecte : de beaux soubassements en pierres, avec des arches aux formes singulières, des panneaux de bois au décor rayonnant, des éléments métalliques aux étranges résonances.



Sans doute doit-on rejeter, finalement, le “style de Zakopane” hors des limites stylistiques de l’Art Nouveau, selon toutes ses autres définitions européennes. Né un peu trop tôt, encore très largement soumis à des styles plus traditionnels en Pologne, il n’en demeure pas moins troublant, confirmant les origines anciennes, diverses et parfois très obscures du Modern Style. Il est évident que les déclinaisons de celui-ci, dans les pays nordiques, sont parfaitement liées à des traditions séculaires et leur restent plus authentiquement attachées que dans les pays latins. Zakopane reste donc peut-être un mystère... que je vous invite à percer vous-même. Cet hiver, peut-être, si vous aimez aussi faire du ski !

Jeu 2008 - Envoi n°15 : 65 rue de la Ravinelle (Nancy - Meurthe-et-Moselle)


“C’est une maison bleue...” Hé non ! N’en déplaise à Maxime le Forestier, celle-ci est jaune, d’un jaune bien vif qui met parfaitement en valeur les panneaux de faïence de cette façade. Mais les motifs ont été peints sur un fond uniformément.... bleu ciel. Comme quoi... on peut toujours retomber sur ses pattes !
La maison donne presque directement sur la voie ferrée qui traverse le quai Claude-le-Lorrain. Il n’existe donc pas de numéros impairs pour cette voie, puisque ce côté-là ne donne que sur des jardins, correspondant à des habitations construites sur la rue Isabey. Néanmoins, le n°65 de cette amusante maison jaune paraît bien prétentieux pour la modeste - et courte - rue de la Ravinelle. Il correspond donc à une hypothétique numérotation impaire du quai qui lui fait face, l’accès à la porte d’entrée se faisant par une sorte d’excroissance de la chaussée, au bout de la dite rue de la Ravinelle.

Malgré nos efforts, nous n’avons pas pu retrouver le nom de l’architecte de ce singulier édifice. Les inscriptions y sont pourtant nombreuses : “Labor”, “Studium”, “Peinture”, “Sculpture”, ainsi que deux dates, l’une en relief - 1885, qui doit correspondre au début du chantier - et l’autre, en faïence : 1887, qui semble signaler la fin de la construction et la date de la pose du décor en céramique. Par ailleurs, le seul balcon de l’édifice, au premier étage, porte la lettre “B”, qui est l’initiale du commanditaire. Néanmoins, on peut voir, dans des rues assez proches, plusieurs autres villas, construite par un certain Lambert, et portant des panneaux de faïence d’un type similaire. S’agirait-il du même architecte ?
La construction est donc très visible placée sous le vocable de l’étude et des arts. Elle se veut elle-même une œuvre artistique, ajoutant architecture et arts décoratifs aux disciplines qui devaient y être honorées. Car la “maison jaune” ne manque pas de se faire remarquer, tant par sa couleur que par son décor assez luxueux, les carreaux portant des motifs de rinceaux, des emblèmes, des palmettes, le tout d’une très divertissante fantaisie. Mais, de part et d’autre d’un sévère soldat moustachu, deux profils de jeunes filles se distinguent par leur léger relief : celle de gauche est une Alsacienne, celle de droite est une Lorraine ; elles évoquent, bien entendu, les régions alors détachées de la France depuis 1871 : l’Alsace toute entière et le département de la Moselle. Cette allusion politique ne nous surprendra guère à Nancy, où l’affirmation d’une appartenance à la France fut forte et parfois même ostentatoire.

Merci à D. M. pour son envoi. Il nous démontre qu’on peut trouver un édifice amusant et très plaisant... qui ne soit pas du tout de style Art Nouveau. Pas du tout ? Vraiment ? Il suffit d’observer un très curieux motif décoratif, sensé imiter le bossage, où des sortes de vaguelettes forment un étrange tapis de macaronis. Il préfigure déjà, avec près de dix ans d’avance, les curiosités abstraites dont le Modern Style saura nous régaler.

samedi 13 septembre 2008

Jeu 2008 - Envoi n°14 : 12 rue Galliéni (Cachan - Val-de-Marne)


Après Dunkerque et Roubaix, O. P. m’a également envoyé - comme dessert ? - quelques images de l’ancienne gendarmerie de Cachan, aujourd’hui occupée par les services de l’urbanisme de la ville.
Le service de l’Inventaire d’Ile-de-France n’a sans doute pas tort d’avancer qu’il s’agit de la seule gendarmerie Art Nouveau de notre pays, car, effectivement, je n’en connais pas d’autre. Ce type de bâtiment n’a apparemment pas vraiment séduit les architectes adeptes de l’Art Nouveau. A moins que ce ne soit l’inverse... Les gendarmes sont sans doute des gens trop sérieux pour confier leur maison à des... rigolos.

Adolphe Yvon, l’auteur de l’édifice - sans doute apparenté au peintre du même nom -, n’est pas spécialement connu pour ses réalisations relevant du Modern Style. C’est bien ce qui rend cette gendarmerie très singulière, par elle-même mais également au sein de l’œuvre d’un architecte plus volontiers académique.
Sans doute à cause de sa fonction singulière, le bâtiment a fait l’objet d’une publication, dans la revue “L’Architecture”, en 1904. Les images accompagnant cet article permettent de s’apercevoir que la porte d’entrée ouvrait à l’origine sur un porche qui a depuis été fermé par une seconde porte, fonctionnelle, mais bien banale. L’ensemble y perd une partie de son charme, ce porche ayant eu l’effet de creuser un peu une façade bien plane. En même temps, il accentuait une symétrie en apportant un contrepoint aux deux pinacles latéraux, qui couronnent le bâtiment tout en proposant la date de 1901 aux regards.

L’intérêt principal de cette gendarmerie bien singulière réside dans la large inscription qui remplace, à droite, la fenêtre géminée qui existe sur la première travée de gauche. Elle seule suffit à créer un pittoresque élément de discordance. Dans un graphisme très “moderne”, on peut y lire : “Propriété du département de la Seine”, affirmation qui n’est maintenant plus vraie puisque, en dehors de Paris, toutes les communes de l’ancien département de la Seine sont aujourd’hui rattachées aux départements limitrophes.
Nous n’allons pourtant pas crier au génie. L’Art Nouveau reste ici très discret, même s’il apparaît à la fois dans la structure même de l’édifice - les arcs largement surbaissés du rez-de-chaussée - et dans le décor, au niveau des consoles de fenêtres et des pinacles. Mais sa fonction initiale commanda une relative sobriété, même si quelques esprits éclairés ont ici cherché une originalité qui caractérise rarement les gendarmeries.

vendredi 12 septembre 2008

Jeu 2008 - Envoi n°13 : 16 boulevard du Général-Leclerc (Roubaix, Nord)


La ville de Roubaix n’est malheureusement pas réputée pour son architecture 1900. Une seule véritable construction Art Nouveau, cela ne constitue, en effet, ni un centre artistique important, ni même une attraction touristique... Car nous ne sommes pas à Lille, où la maison Coilliot de Guimard constitue à elle seule un but de promenade - au résultat absolument garanti ! - et l’architecte Elie Dervaux, auteur de cette agréable fantaisie de 1904, n’a guère laissé son nom dans les annales de l’architecture.
Dommage, car son travail n’est vraiment pas sans intérêt, combinant avec bonheur de multiples motifs aux origines très diverses, probablement puisés dans les nombreuses publications d’architecture dont il pouvait disposer à son époque.
L’allure générale de cette maison assez étroite l’apparente assez curieusement à une certaine architecture méditerranéenne, celle qu’on trouve à Nice ou dans le nord de l’Italie. En témoignent son bow-window à loggia et sa décoration sculptée, plus proche de la gravure que de la ronde-bosse.

Le dessin de la porte d’entrée pourrait être à la fois belge et nancéien, grâce à son élégant compartimentage en bois. Mais on s’attachera surtout à l’étonnante composition des deux petites fenêtres du rez-de-chaussée, dont les ferronneries proposent un dessin vraiment original, d’un graphisme remarquablement nerveux. Les rehauts de couleur, formant des roses bleues d’un bien charmant effet, contribuent à attirer l’œil sur ces éléments d’une belle invention. L’architecte semble avoir été moins heureux pour la porte d’entrée, où la nécessité d’un motif couvrant le prive d’une certaine aération. Hélas, les garde-corps des autres fenêtres sont un joli modèle, mais purement industriel.
Les initiales du propriétaire, visibles juste au-dessus de la porte, semblent être un “H” et un “M”. Mais nous n’en saurons guère plus sur son identité.

Il semble évident que le couronnement de l’édifice - qui mériterait un bon nettoyage, cela dit en passant... - a disparu lors d’une très banale surélévation. Le bow-window se terminait certainement par un clocheton pittoresque ou un belvédère amusant. Peut-être des cartes postales anciennes nous en apprendraient-elles un peu plus sur l’état initial de l’édifice.
Encore merci à l’infatigable O. P., dont les trouvailles nous réservent bien des surprises. Gagnera-t-il ? Réponse en octobre...


P. S. : En faisant une petite recherche sur un site de vente de cartes postales, j'ai retrouvé notre charmante maison, dont l'adresse était alors "boulevard Gambetta". Le bow window avait une petite toiture indépendante et pointue, dans laquelle apparaissait une fenêtre assez simple. Pour banal qu'il était, ce couronnement donnait tout de même une silhouette un peu plus élégante à l'édifice que celle qu'on lui connaît aujourd'hui. Devant la maison, une jolie place avec une fontaine est devenue un boulevard où passe un de ces nouveaux tramways qui fleurissent un peu partout en France. Ce n'est plus le même charme.