mercredi 6 juin 2012

57 allée de Brienne (Toulouse - Haute-Garonne)

La ville de Toulouse n’est pas spécialement reconnue comme un foyer d’Art Nouveau. Ayant en 1900 un tissu urbain déjà très dense, elle ne put véritablement s’étendre - comme la plupart des capitales régionales - que dans sa périphérie. Du moins peut-on en faire le constat aujourd’hui, l’urbanisme qu’elle a connu depuis l’après-guerre (et dont le métro n’est que la manifestation ultime) ayant probablement conduit à la destruction de quelques édifices épars sans que personne ne s’en soit ému, ni même aperçu. Comme à Rouen ou à Nantes, l’existence de la vitrine pittoresque d’un commerce en centre-ville ne surprend pas vraiment. Ce serait plutôt sa conservation qui devrait nous étonner, tant les façades d’hôtels ou de boutiques ont fait souvent les frais de perpétuelles remises au goût du jour. Ainsi, dans la discrète rue Gambetta, dans le voisinage immédiat de la place du Capitole, peut-on encore voir une délicate devanture, malheureusement restée anonyme. Les délicates couleurs des corbeaux, qui soutiennent le grand balcon rampant du premier étage, permettent de distinguer les pommes de pin des chardons, éléments très saillants qui sont reliés par d’élégantes gerbes végétales, procédé assez sûr pour remplir de grands espaces. Plus près du sol, d’autres essences permettent, à gauche, d’admirer de tentaculaires arborescences de tiges, très décoratives mais peu réalistes, et, entre les deux portes vitrées, elles encadrent un espace qui devait servir de support pour de l’affichage ou de la publicité. On remarquera que cet élément très sobre est couronné par des petits pois dans leurs cosses, accompagnés de leurs fleurs. Malgré des murs de largeurs différentes, ce joli décor tente d’établir un semblant de symétrie. C’est peut-être le signe que son créateur a cherché la séduction plutôt que l’audace. On peut ainsi se demander si la porte vitrée de droite n’a malheureusement pas perdu la belle courbe de bois qui subsiste encore sur celle de gauche.
La seule maison, plutôt étroite, qu’on peut également voir dans le centre de Toulouse, est celle que signa Joseph Galinier dans la rue Jean-Suau. Sa sobre et élégante symétrie n’est perturbé que par des éléments sculptés en pierre, principalement un décor luxuriant de tournesols... une plante dont l’abondance dans les décors Art Nouveau ne nous surprend plus. Les soleils émergent de vagues tourmentées d’un bel effet, qui ne sont pas sans rappeler, en beaucoup plus sage, les enroulements similaires de l’architecte Wagon, place Etienne-Pernet, dans le 15e arrondissement parisien. L’œuvre de Galinier n’étant pas datée, on ne peut malheureusement pas dire lequel des deux artistes le premier l’idée de telles sinuosités envahissantes.
Si on s’éloigne un peu, du côté des bords du canal de Brienne, le 57 allée de Brienne permet d’admirer l’édifice probablement le plus remarquable de Toulouse. Il s’agit d’un ravissant hôtel particulier, sur lequel son architecte n’a pas daigné laisser son nom. Construit presque entièrement en briques - particulièrement claires pour Toulouse, où elles sont pourtant beaucoup plus “roses” que dans le nord de la France -, la pierre n’y apparaît que pour souligner des éléments de structure ou de décor, en particulier les deux fines colonnes de la belle fenêtre ovale du rez-de-chaussée ou l’encadrement très raffiné de celle de l’attique. Quelques faïences servent de remplissage et un appareillage imitant la meulière sert de soubassement à la maison. Tous les détails y sont parfaitement dessinés, en particulier les ferronneries, d’un dessin massif mais bien composé. Contrairement à la rue Jean-Suau, on s’intéressera ici moins aux tournesols et les pommes de pin qui constituent l’essentiel du décor sculpté, tant il demeure discret.
Question sculpture, on ne peut qu’inciter le curieux à aller faire un détour par la place de la Concorde. Là se trouve, discrète et presque fondue dans un environnement qui ne la met sans doute pas beaucoup en valeur, la délicieuse fontaine de Clémence Isaure - la fameuse dame des jeux floraux de Toulouse - que réalisa le sculpteur toulousain Léo Laporte-Blairsy (1865-1923). Le plâtre fut exposé au Salon des Artistes français, en 1912, et la statue fut inaugurée à Toulouse le 3 mai 1913. Des poissons et d’amusantes grenouilles ornent la margelle ; ils sont en bronze, comme la statue proprement dite de Clémence Isaure. Le socle de la statue, en pierre, est décoré d’enfants nus émergeant d’une grande profusion de fleurs. La grâce de la jeune femme, les éléments de structure du socle et les contorsions amusantes des batraciens relèvent parfaitement de l’esthétique de l’Art Nouveau. Malheureusement, le quartier des Chalets où cette fontaine se trouve n’offre pas beaucoup d’attraits pour les touristes, et seuls les Toulousains la connaissent vraiment. Pourtant, Laporte-Blairsy est un des sculpteurs importants de cette époque, aussi intéressant que Pierre Roche ou Raoul Larche. Mais il eut une carrière principalement locale, ses œuvres principales étant toutes à Toulouse.
Il ne semble pas qu’une quelconque tradition impose de “décorer” Clémence Isaure au moment des fêtes de fin d’année. Mais quelque farceur - de grande taille ! - avait eu la curieuse idée d’enguirlander la dame avant que je vienne lui rendre visite, et d’y ajouter quelques boules de Noël. Je n’ai pas eu le courage, l’idée, ni même le temps, de faire la même escalade pour avoir de plus jolies images. On me pardonnera donc la présence incongrue de ces ornements disgracieux.

lundi 13 février 2012

36 rue des Otages (Amiens - Somme)

Après Colmar, voici Amiens ! On imagine difficilement la présence d’un bâtiment Art Nouveau dans la capitale picarde, d’autant que celle-ci a été, comme on le sait, partiellement détruite pendant la dernière Guerre mondiale.
On peut donc parler de véritable miracle si l’hôtel Bouctot-Vagniez est encore debout aujourd’hui. C’est le chef-d’œuvre de l’architecte Louis Duthoit, dont l’agence était partagée entre Amiens, Orléans et Paris.
Cette vaste demeure a été construite à la suite du mariage d’André Bouctot et de Marie-Louise Vagniez (en 1906) et a été achevée en 1911. Ses façades relèvent de l’art gothique, mais les impressionnantes grilles sur rue annoncent déjà le style 1900 qui domine à l’intérieur de l’édifice, miraculeusement sauvegardé, même après l’occupation des lieux, pendant vingt ans, par un Muséum d’histoire naturelle !.A une époque où le Modern Style connaissait un déclin évident, ce ne fut certainement pas une petite bravade que d’y réaliser une création de grande qualité et d’un luxe très ostentatoire, dans un genre déjà largement passé de mode. L’aspect de forteresse gothique ne surprend pas vraiment : Duthoit était le fils d’un des principaux collaborateurs de Viollet-le-Duc, qui avait participé à de nombreux chantiers du grand restaurateur, dont celui de la cathédrale d’Amiens. Le moyen âge n’avait donc aucun secret dans la famille ! L’hommage au rationalisme est ici évident, par l’affirmation très claire des fonctions du bâtiment : fenêtres décalées pour l’escalier, marquise destinée à marquer l’accès à la galerie, petit corps de bâtiment en avancée pour la conciergerie. Côté jardin, une plus grande symétrie - dans un style très “val de Loire” - signale les pièces de réception, au rez-de-chaussée, et les chambres, au premier étage. Le décor sculpté reste assez sobre, même si on peut y remarquer, au passage, quelques cigognes dans leurs nids, ou des singes et des écureuils facétieux. La majeure partie du rez-de-chaussée est consacrée à trois salons en enfilade, donnant sur une large galerie orné de vitraux, assez sombre, aboutissant à un bel escalier desservant l’étage privatif de l’hôtel. Le départ de cet escalier est agrémenté de lézards en bronze doré, émergeant de branches de pin et tournés vers les belles pâtes de verre, œuvres de la maison Daum - comme partout ailleurs dans l’édifice -, qui tamisent la lumière des ampoules électriques. Le plus petit salon est aujourd’hui le bureau du directeur de la Chambre régionale de Commerce et d’Industrie de Picardie, aujourd’hui propriétaire de l’hôtel. Entre la cheminée, les tentures murales et les stucs des plafonds, la décoration florale est assez diversifiée : on y reconnaît, entre autres, des roses, des œillets, du lierre, sans doute aussi du liseron. Plus homogène est le salon central, qui n’est séparé du bureau que par des panneaux de vitraux d’un style déjà presque Art Déco. Cette salle, vraiment princière, se développe autour d’une imposante cheminée de marbre blanc, et son décor est consacré à l’hortensia, visible jusqu’à la souche d’un lustre au dessin virtuose. Encore plus extraordinaire, sans doute, est la dernière pièce de réception, la salle à manger, dont la cheminée, en porphyre et en bronze, est couronnée par un couple d’aigles se détachant sur un fond de mosaïque où on peut voir des pins, dont les pommes, les aiguilles et les branches servent de base à la décoration murale de la salle toute entière. Là aussi, le lustre central donne lieu à un grand morceau de virtuosité, en particulier dans le prolongement des lignes du luminaire sur le plafond, qui donnent lieu à une composition purement décorative d’un extraordinaire raffinement. L’hôtel Bouctot-Vagniez est évidemment une demeure très exceptionnelle par la préservation de son décor, des meubles de la salle à manger, des vitraux, et jusqu’aux tentures des différentes pièces, éléments particulièrement fragiles car souvent remplacés à chaque changement de mode. Sans doute avons-nous là le dernier chef-d’œuvre de l’Art Nouveau français.
On saura donc reconnaissants à la Chambre de Commerce de veiller à la préservation de l’ensemble de la maison - qui n’a été classée Monument historique qu’en 1994 -, et d’autoriser parfois la visite des salons du rez-de-chaussée. Malheureusement, l'étroitesse de l'hôtel est évidente et un grand bâtiment annexe est en cours de construction. Celui-ci a l'inconvénient d'être très proche de l'édifice de Duthoit, dont on ne pourra bientôt plus qu'imaginer l'environnement d'origine.